Je vis dans une lande sauvage et désertée
Où le peuple des hommes n’ose pas mettre les pieds.
Des bancs de brumes épaisses et fantomatiques
Protègent ma retraite en ce lieu désertique.
La nuit est silencieuse et chaude,
Les genêts bruissent à mon passage
Et les petites lucioles brodent
Des constellations inconnues des sages.
J’enfonce mes pieds nus avec délice
Dans le tapis moelleux de la mousse.
Baignées par la clarté de la lune rousse,
Les fleurs de mes secrets ouvrent leurs fragiles calices.
Cachée au milieu des fougères,
Ma couche est un lit de bruyère
A l’abri des grands arbres tutélaires.
Les larmes de rosée me désaltèrent,
Ornent mes cheveux longs et pâles
D’un diadème de perles irisées.
Point d’autre parure, à part un châle
Et un doux parfum anisé.
Parfois le bruit sec d’une branche morte
Rompt le silence et m’avertit d’une présence.
J’écoute les sons que le vent porte,
Mais bientôt, je reconnais le pas de danse
De ma blanche Licorne bien-aimée.
Sa crinière brille comme des fils de soie
Et sa corne d’or pâle torsadée
Renvoie la lumière de Séléné sur les bois.
J’ai toujours avec moi une pomme sucrée
Qu’elle prend avec délicatesse,
Parfois elle me laisse la monter
Pour une course folle et débridée
Jusqu’à la Pierre aux Loups.
Galopant sans faiblesse,
A se rompre le cou,
Elle m’emporte et le vent fouette mon visage,
Malmène mes cheveux, les mêle à sa crinière.
Dans cet étrange et véloce équipage,
Je ne dépasse jamais la lisière.
Nous savons qu’il ne faudrait pas s’y risquer,
C’est le territoire du peuple des hommes.
Ils sont souvent sombres et mauvais,
De leurs méfaits, je ne fais plus la somme.
Ceux qui m’ont un jour aperçue
M’appellent la Dame à la Licorne,
Ceux qui m’ont un jour entrevue
M’appellent la Fée du bois des ornes.
